Les dessous de la croissance

Développement durable, éco-efficience, croissance verte, green new deal, etc., – la novlangue regorge d’oxymores anxiolytiques. L’un des derniers en date, la « dématérialisation de la croissance », laisse même entendre que l’économie mondiale peut croître plus vite en consommant moins de matières. Multiplier les pains (et les poissons) ex nihilo est un rêve occidental vieux comme la Bible, et l’enthousiasme généré par les gadgets comme l’imprimante 3D, dont on attend qu’ils fabriquent tout ou presque à partir de presque rien, montre qu’il n’a rien perdu de sa force. Les organisations internationales qui promeuvent l’objectif de dématérialisation assurent d’ailleurs qu’au cours du siècle dernier l’humanité a déjà fait une bonne partie du chemin1. Il est facile de se laisser convaincre. Après une première « révolution » Internet au tournant des années 2000, voilà qu’aujourd’hui le tout-numérique, le tout-mobile, le tout-sans-fil nous donnent effectivement l’illusion de flotter dans l’éther. Pourtant, il n’en est rien : le constat est erroné et la promesse mensongère. L’amélioration de l’efficacité matérielle et énergétique (économies de matières et d’énergie par unité de production effectivement constatées au cours du siècle dernier) n’a pas fait baisser la consommation globale. Sur la période de 1900 à 2005, alors que la population a quadruplé, l’extraction des matériaux de construction a été multipliée par 34, celle de minerais métalliques et industriels par 27, celle des combustibles fossiles par 12 et celle de la biomasse – « ressource » la plus directement utilisée pour couvrir les besoins de base, notamment alimentaires – par 3,6 « seulement »2. Entre « effet rebond » et exploitation de ressources nouvelles (pétrole, uranium, divers « petits métaux »,…) qui s’additionnent à celles qu’on extrayait déjà auparavant (charbon, métaux industriels traditionnels, ressources agricoles…), le seul changement structurel observable au niveau mondial a été le passage d’une « économie organique », essentiellement basée sur la consommation de la biomasse, à une « économie minérale », de plus en plus dépendante des minerais et des hydrocarbures3.

Extraire de plus en plus de tout

Ni le poids du secteur tertiaire dans une économie donnée, ni la technologisation de nos occupations quotidiennes ne signifient que l’économie mondiale s’élève au-dessus de la matière. Un email parvient peut-être en une dizaine de secondes à l’autre bout du monde, mais à la différence d’un pigeon voyageur ou d’un postier à pied ou à cheval, il le fait grâce à des infrastructures et des machines complexes, impossibles à édifier et à maintenir sans apports considérables de matières premières et d’énergie. Tel un coiffeur ne pouvant travailler sans ciseaux, les bourses fermeraient et Internet se figerait sans les serveurs, les antennes-relais et les câbles transocéaniques en fibres optiques (en verre, certes, mais aussi faites de bore et de métaux rares comme le germanium), sans les data centers et leurs milliers d’ordinateurs, eux-mêmes inconcevables sans les métaux (aluminium, plomb, or, zinc, nickel, étain, argent, fer, platine, palladium, mercure, cobalt, antimoine, arsenic, baryum, béryllium, cadmium, chrome, hafnium, indium…), sans l’eau et sans les combustibles nécessaires à leur fabrication, sans l’électricité qui les fait fonctionner. Les technologies de l’information et de la communication, la finance (avec ses serveurs et ses câbles de transmission dédiés) et plus généralement la grande majorité des « services » produits à l’échelle industrielle (qui nécessitent de nombreux supports physiques) sont arrimées aux ressources naturelles de la même façon que l’industrie lourde. Les performances dématérialisatrices de tel ou tel pays (généralement occidental) masquent le plus souvent la délocalisation des industries gourmandes en ressources dans des pays tiers (généralement du Sud). Enfin, le déploiement à grande échelle des technologies supposément « vertes », qui cristallise tous les espoirs, ne fera, dans le meilleur des cas, que déplacer la pression extractive sur de nouvelles ressources : les méga-parcs éoliens, les méga-stations solaires, les méga-centrales géothermiques ou à biomasse, les centrales nucléaires, les installations industrielles permettant de capter et de stocker le CO2 ou de recycler les matières usagées (moyennant de gros volumes d’énergie), les dispositifs d’efficacité énergétique dans le secteur du bâtiment (qui reposent sur l’électronique et donc sur des métaux), etc., ne sauront être conçus et répliqués en masse par la seule force du Saint-Esprit.

« Les matières premières sont essentielles au fonctionnement durable des sociétés modernes », proclame une communication de la Commission européenne4, contredisant les chantres de la dématérialisation. L’affirmation est cette fois-ci ingénument juste : non seulement les nouvelles technologies « durables » sont elles aussi étroitement dépendantes des prélèvements sur la nature, mais c’est effectivement en accroissant sans cesse ces prélèvements que lesdites sociétés modernes – industrielles et marchandes – se maintiennent dans la durée. Sans extraire de plus en plus de tout, il serait impossible de produire de plus en plus de marchandises ni de raccourcir continuellement les cycles de leur obsolescence pour pouvoir produire et consommer de nouveau. Notre niveau de vie ne pourrait pas être réduit à un panier de produits, et notre temps vendu dans le seul but de le remplir. L’intense activité messianique inscrite dans la doctrine du « développement » a assuré à ce modèle une diffusion planétaire. Tout en garantissant la soumission durable de vastes territoires des pays à développer aux vicissitudes du marché des matières premières, elle a aussi enseigné à leurs habitants les besoins créés pour vendre. Des télévisions trônent aujourd’hui au centre des maisons faites de tôle, des téléphones portables « intelligents » pendent au cou de ceux qui peinent à se nourrir, des maillots aux couleurs d’équipes sportives internationales habillent des enfants qui mendient dans la rue.

Défendre les « espaces pour être »

Il est inconcevable de maintenir le niveau actuel de la production industrielle, et à plus forte raison l’accroître, sans quantités toujours croissantes d’énergie et de matières premières de toute sorte. La croissance économique est donc en train de vider la planète, au sens propre du terme, mais le pire n’est pas là. L’horizon de l’épuisement des ressources qui lui sont essentielles pousse ceux qui œuvrent à sa poursuite non pas à ralentir mais, au contraire, à retourner terre et mer à la recherche des derniers trésors. Et il en reste encore suffisamment pour que cette quête effrénée dégrade irrémédiablement nos conditions de vie.

De cette manière, l’imminence d’un certain nombre de pénuries (notamment celle du pétrole) a été ajournée par la fièvre extractive des années 2000-2013. L’envolée des prix des principales matières premières (hydrocarbures, métaux et produits agricoles) s’est traduite par une accélération sans précédent de l’exploitation massive de la nature, dans les pays du Sud d’abord – parmi lesquels beaucoup restent condamnés, depuis l’époque des colonies, à exporter leurs abondantes ressources -, puis également dans les pays occidentaux, la crise économique et de nouvelles perspectives de gain faisant bouger les lignes du socialement et économiquement concevable. Cela a permis d’accroître l’offre et les réserves exploitables, en entraînant une nouvelle baisse des prix. Pour obtenir ce résultat, tout comme l’Amazonie a vu une grande partie de ses sous-sols concédés aux compagnies minières (15%) et pétro-gazières (21%), les campagnes de Pennsylvanie, aux États-Unis, se sont couvertes de puits de forage de gaz de schiste à raison d’un à deux puits par kilomètre carré. Les plantations de palme à huile ont pris la place des forêts indonésiennes et l’extraction des sables bitumineux dans l’Alberta, au Canada, a transformé 600 km2 de forêts, de tourbières et de terres en carrières, bassins de décantation et usines à ciel ouvert. Les conflits autour des minerais d’Afrique ont redoublé d’intensité, et le début de la décennie 2010 a également été celui du renouveau de l’exploration des métaux et des hydrocarbures en Europe.

Montagnes déchiquetées et entonnoirs béants des mines à ciel ouvert, qu’on creuse même si une tonne de minerai ne contient que deux grammes de métal ; forages pétroliers et gaziers au milieu de la jungle ou en pleine mer ; roche fracturée en grande profondeur pour extraire des micro-concentrations d’hydrocarbures ; fleuves déportés de leurs lits ; forêts, terres et villages inondés pour produire de l’électricité ; silence mortifère des champs-usines de végétaux destinés au bétail, à la fabrication de carburants ou de papier, – pour fournir chaque année plus de 70 milliards de tonnes de « ressources naturelles » de plus en plus variées aux chaînes de production-consommation, les frontières extractives – limites géographiques et technologiques de l’exploitation de la nature – continuent à s’étendre. Bien en amont de l’avalanche des catastrophes écologiques globales et bien avant que ne s’épuisent toutes les richesses naturelles utiles à nos industries, les territoires habitables et habités se réduisent déjà comme une peau de chagrin.

Année après année, grandissent les rangs des déplacés, déracinés de force, ayant perdu leurs sources de subsistance ou fuyant les paysages défigurés. La mine de lignite de Garzweiler, en Allemagne, d’une superficie déjà égale à celle de la ville de Lyon en France, s’apprête à engloutir douze villages. Le seul complexe minier de Yanachocha au Pérou est autorisé à pomper jusqu’à 900 litres d’eau par seconde, soit trois à quatre fois plus que la capitale régionale de Cajamarca, obligée de rationner l’eau potable de ses 284 000 habitants ! L’agriculture paysanne, l’élevage familial, l’artisanat, la culture et l’histoire de chaque lieu ne comptent pas face à de tels mastodontes. Pourtant, au Sud comme au Nord, de plus en plus de simples gens défient les intérêts économiques et stratégiques qui les animent. En refusant de voir les territoires qu’ils habitent se transformer en zones de sacrifice, ces gardiens des derniers « espaces pour être » (pour reprendre l’expression d’un militant afro-colombien) réinventent aussi d’autres façons d’habiter la terre.

Tous les systèmes de production passés, présents ou à venir n’ont pas les mêmes impacts sur l’environnement, sur les territoires et sur les « ressources naturelles » que le système industriel – pour s’en rendre compte, il suffit, par exemple, de comparer l’agro-industrie et les agro-écologies. Si le productivisme capitaliste s’attache à nous convaincre que l’alternative n’existe pas, c’est bien parce qu’il implique l’anéantissement systématique des formes de vie qui lui sont inutiles ou qui entravent l’extension de ses frontières. L’exploitation industrielle de la nature permet cette extension autant qu’elle repose sur elle, contribuant à plus d’un titre à l’entreprise de destruction qui consolide l’emprise du marché sur la vie. En Amérique (indo-afro-)latine d’abord, et aujourd’hui aussi ailleurs dans le monde, on donne un nom commun à l’intensification de toutes les formes de cette exploitation : extractivisme, une hydre qui dévore les territoires pour nourrir l’économie et dont les innombrables têtes sont combattues sur des milliers de territoires menacés et défendus.

Pour aller plus loin : Anna Bednik, Extractivisme. Exploitation industrielle de la nature : logiques, conséquences, résistances, Le passager clandestin, 2015.

1 PNUE, « L’humanité peut et doit faire plus avec moins, souligne le PNUE », 12 mai 2011, consultable sur http://www.unep.org.

2 Fridolin Krausmann et al., « Growth in global material use, GDP and population during the 20th Century », Ecological Economics, vol. 68, nº 10, août 2009, p. 2696-2705.

3 Ibid.

4 Initiative « matières premières », Bruxelles, COM(2008) 699 final du 4 novembre 2008.

Publicités