Squats, mode d’emploi de Azozomox

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Nous continuons notre série d’articles sur les squats, cette fois-ci
avec un historique des squats en Allemagne: les occupations à partir de
1968 à Berlin-Ouest, Berlin-Est et dans le Berlin unifié. Cette partie
est consacrée à Berlin-Ouest.


Les mobiles, les motivations et les objectifs pour occuper des maisons,
des bâtiments et des «Wagenplätze» (aires de regroupement d’habitats
mobiles) sont très différents. A la base, l’idée d’occupation vient du
souhait de créer ses propres espaces, des espaces dits «de liberté», et
à en disposer de manière autonome, hors de tout contrôle étatique. De là
surgissent ensuite des lieux de vie, des centres culturels et de
communication, des maisons de quartier, de jeunes ou autres. On peut
aussi expliquer ce choix par le désir de vivre autrement, de rompre avec
la tristesse du quotidien (des parents), pour expérimenter ensemble,
avec d’autres qui pensent pareillement, un mode de vie alternatif et de
nouvelles idées. Par exemple dans une communauté d’habitat à la campagne
ou en ville, avec ou sans pièces fonctionnelles et des dortoirs
collectifs, dans d’énormes bâtiments en colocation ou des projets de
maisons. Il n’est pas rare que surgisse une critique fondamentale des
structures patriarcales de couple et de petite famille. Une partie de
l’utopie imaginable d’une vie «meilleure», sans hiérarchie ni pouvoir,
peut être ici mise en pratique et essayée «en petit». Ici, l’habitat
collectif est vécu concrètement, comme une expérience dans un grand
laboratoire des concepts et des idées «révolutionnaires». Le principe du
consensus s’est développé comme une caractéristique importante de cette
vie collective non-hiérarchique, puisque l’ensemble des décisions ne
sont prises qu’avec l’approbation de tous les participants.
Une motivation politique
La plupart du temps, l’occupation exprime aussi une protestation contre
la politique capitaliste et étatique des logements et met en question
les rapports à la propriété capitaliste. Le slogan souvent utilisé par
les occupant-e-s, «les maisons à ceux qui les habitent», explicite cette
position politique. Une occupation peut aussi s’opposer aux mesures de
restructuration et de gentrification dans une ville ou dans un quartier,
concrètement contre la spéculation immobilière et sur les logements
vides, les détournements de fonction de  logements, les rénovations
luxueuses, la modernisation et la transformation en magasins ou bureaux,
la destruction d’appartements bon marché ou la démolition de vieux
immeubles avec assainissement de la parcelle.
La population des squats des derniers 45 ans est majoritairement de
couleur blanche et munie d’un passeport allemand. Elle se compose
d’étudiants, de jeunes (prolétaires), d’apprentis, d’étudiants, de
drop-out, de hippies, de spontanéistes, d’autonomes,
d’anti-impérialistes, de punks, d’anarchistes, de lesbiennes autonomes,
de queers et de transgenres radicaux, de gays et d’écologistes,
d’antifascistes, de gens de couleur, de migrants,
d’inter-et-transnationalistes, de réfugiés, de sympathisants de partis
de gauche, de communards, jusqu’aux rockers, artistes et créateurs
culturels.
Il faut ajouter à cela que Berlin possédait un statut spécial – une île
occidentale au cœur de la RDA. Comme il n’y avait pas d’armée, de
nombreux objecteurs vinrent s’installer dans la ville, qui était déjà un
foyer d’activités politiques du mouvement de 1968.
Le début des occupations
C’est le 1er mai 1970 que se déroule la toute première occupation (dont
l’expulsion par la police aura lieu le même jour) dans le quartier de
Reinickendorf à Berlin-Ouest, dans la Königshorster Straße, où une
centaine de personnes issues de la jeunesse ouvrière et du milieu
étudiant décident d’ouvrir un centre pour les jeunes du quartier. De
manière générale, celles et ceux qui occupent des locaux inhabités au
début des années 1970 sont essentiellement des jeunes ouvrier-ère-s, des
chômeur-euse-s, des ancien-ne-s résident-e-s de foyers, des mineur-e-s
isolé-e-s et des étudiant-e-s.
C’est ainsi qu’au N°13 de la Mariannenstraße, l’occupation de deux
étages d’une usine pour un centre destiné à la jeunesse est stoppée par
la police le 3 juillet 1971 et que 76 personnes sont arrêtées. Le 8
décembre de la même année, l’occupation de la Maison Georg-Von-Rauch1
débute sur la Mariannenplatz (Kreuzberg), qui reste aujourd’hui encore
le plus ancien squat existant, désormais légalisé. Par la suite, en
1973, c’est la Maison Thomas Weissbecker2 située au n° 8 de
Wilhelmstraße qui est occupée. A partir de 1972, dans le quartier de
Berlin-Schöneberg, c’est l’ancien centre municipal des jeunes qui est
occupé et qui s’appelle dorénavant le SJSZ (Centre des Jeunes
Travailleurs et des Ecoliers  Socialistes). En 1973, dans le quartier de
Berlin-Wedding, le centre culturel Putte qui est situé dans la
Rügenerstraße est occupé durant deux journées entières. Après
l’expulsion et la démolition du Putte (dans lequel se trouvait encore un
centre pour enfants), les Cellules Révolutionnaires commettent un
attentat le 1er mai 1974 visant la voiture du conseiller municipal pour
la Jeunesse et les Sports, Peter Sötje, ce dernier étant «tenu
responsable de la démolition».
Leur déclaration sur cet attentat se termine par un «appel à des centres
autogérés pour la jeunesse et une défense collective et militante de nos
intérêts.»
L’urbanisme à Berlin Ouest
A la fin des années 1970 et au début des années 1980, un double
phénomène va conditionner l’urbanisme ouest-berlinois. D’un côté, de
nombreuses surfaces sont laissées vacantes, entraînant la dégradation du
bâti et la démolition de maisons, mais aussi la spéculation immobilière.
De l’autre, on assiste à l’émergence et à l’interaction de différents
mouvements contre-culturels, politiques et sociaux (mouvances punks,
autonomes, femmes et lesbiennes, écologistes, anti-nucléaires, le
mouvement contre l’extension de l’aéroport à Francfort-sur-le-Main ou
celui de soutien à la Révolution au Nicaragua en 1979, etc.) – en bref,
«la soif de mener une autre vie». C’est dans ce contexte singulier que
va se développer de manière explosive un grand mouvement de squats, mais
également d’occupation-rénovation («Instandbesetzung»), par le biais
d’économies alternatives, de cogestions et de nouvelles formes de
résistances urbaines. Plus de 220 maisons seront occupées à
Berlin-Ouest, dont près de 170 de manière simultanée, dans lesquelles
vivront pour un temps près de 5.000 personnes (invités compris). En
réaction à une politique répressive, à des opérations policières
brutales et de lourdes peines de prison pour celles et ceux qui sont
impliqués dans ces combats, et à la criminalisation du Conseil des
squatteur-euse-s selon le «paragraphe 129» du Code pénal (menant à 165
arrestations), une grande solidarité et un large soutien se développent
également à cette époque. De 15.000 à 30.000 personnes manifestent en
l’espace de quelques mois (…); 8.000 personnes soutiennent les
revendications des squatteur-euse-s visant à mettre un terme à la
criminalisation, aux expulsions et à trouver une solution pour toutes
les maisons (…).
Dans une lettre ouverte, 62 enseignant-e-s du secondaire demandent «la
légalisation des occupations et l’amnistie», ils organisent ensuite des
conférences dans les squats sur le thème de «l’occupation estivale des
têtes». Un parrainage des squats est pris en charge par des
universitaires, des groupes syndicaux (comme le syndicat des transports
publics ÖTV ou encore le groupe hospitalier Westend), des paroisses,
mais également des artistes, des auteur-e-s et des personnalités
publiques. Le journal TAZ, dont une partie de la rédaction vit elle-même
dans des immeubles occupés, fait office de porte-parole du mouvement,
tout comme le magazine Radikal qui représente la fraction de celles et
ceux qui ne veulent pas négocier.
A la suite des expulsions de huit maisons à Berlin-Schöneberg le 22
septembre 1981, et après que l’ancien ministre de l’Intérieur Heinrich
Lummer (CDU) se soit présenté, tel Napoléon à la tête d’une armée
victorieuse, lors de sa conférence de presse, de violentes
manifestations éclatent au cours desquelles Klaus Jürgen Rattey est
poussé par des unités de police devant un bus berlinois qui le renverse
et le traîne sur 40 mètres. Rattey décède sur les lieux mêmes de
l’accident, à l’angle de Bülowstraße et Potsdamer Straße. Les
représailles ont lieu dans la nuit même, avec une manifestation
virulente, rassemblant près de 10.000 personnes et causant jusqu’à 50
attaques contre des banques, des postes de police et des promoteurs
immobiliers.
Tandis que les squatteur-euse-s sont divisés en plusieurs groupes, avec
d’un côté celles et ceux qui veulent négocier et, de l’autre, celles et
ceux qui ne veulent pas (et quelques un-e-s qui sont entre les deux
camps), le Sénat tente, avec le soutien des sociétés immobilières, de
«diviser pour mieux régner» en montant un groupe contre l’autre. Malgré
plusieurs tentatives pour trouver une solution globale, certains squats
doivent finalement être évacués, tandis que d’autres trouvent des
accords de location. Au bout du compte, près d’une centaine de squats
seront légalisés.
Depuis 1981, les occupations de terrains destinés à l’habitat mobile
(Wagenplätze) se sont également multipliées, dont aujourd’hui encore (en
2015) près d’une vingtaine ont réussi à perdurer.

1. Georg von Rauch, militant anarchiste, abattu par la police le 4
décembre 1971.
2. Thomas Weissbecker, membre de la  RAF, abattu par la police le 2 mars
1972.


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QUESTIONS D’HIER ET DE DEMAIN: Squats, mode d’emploi
de Azozomox – Berlin,20.04.2015
Archipel émission 236 (04/2015)
Archipel

Nous continuons notre série d’articles sur les squats, cette fois-ci
avec un historique des squats en Allemagne: les occu-pations à partir de
1968 à Berlin-Ouest, Berlin-Est et dans le Berlin unifié. Cette partie
est consacrée à Berlin-Est puis à Berlin réunifié.
Au début des années 1970, l’occupation de milliers d’appartements et de
quelques maisons individuelles a gagné Berlin-Est. Elle a surgi pour
différentes raisons: d’abord des aspirations d’ordre politique à trouver
des espaces de liberté pour une autre forme de vie, ensuite parce qu’un
appartement postulé était soit refusé soit non attribué au demandeur. Le
manque de logements était bien le motif primordial pour agir. En RDA, le
nombre de vieux appartements habitables s’était réduit d’un million. En
outre, vu le coût élevé de la démolition, des immeubles fermés
demeuraient vides des années durant, sous surveillance de
l’administration, caractérisant l’apparence de nombreuses villes de RDA.
Les maisons occupées l’été 1990 dans la Mainzer Strasse 2-11 à
Berlin-Est en sont un exemple. Les estimations du nombre de logements
vides étaient alors de 235.000 à 400.000 pour l’ensemble de la RDA. Il
n’y a pas de chiffres fiables pour les squats, seulement des estimations
approximatives. A Berlin-Est (capitale de la RDA) on peut parler dans
les années 1980 de quelques milliers d’appartements occupés, et
seulement dans l’arrondissement de Prenzlauer Berg, de 1.270 squats en
1987. Du fait que dans le pays, les loyers étaient très bas, les motifs
économiques n’ont joué aucun rôle – souvent les occupant-e-s payaient un
loyer sans avoir signé de contrat, espérant ainsi être reconnu-e-s a
posteriori comme locataires par l’office public de construction de
logements.
Si la majorité des occupants, individus ou groupes, emménagent dans ces
immeubles vétustes surtout pour se loger, on peut parler dans certains
cas «d’un milieu culturellement oppositionnel avec une approche d’une
diversité de projets, d’initiatives et de groupes pleine d’imagination».
Des collectifs sans contraintes et des communautés se sont alors créés –
avec l’apparition d’une culture alternative: des galeries et des
ateliers d’artistes, des bars et des cafés, des salles de répétition
pour groupes de musique (surtout punk et rock), des lieux pour le
théâtre, des happenings et des réunions politiques.
(…) Malgré la menace d’amendes pouvant atteindre 4.000 marks, ou des
évacuations sporadiques, la RDA n’a pas réussi à contrôler l’occupation
illégale de logements vides. Mais, par ailleurs, l’Etat ne faisait pas
tant de manières lorsqu’il soupçonnait un grand danger politique
derrière les occupations.
Pour les nombreux protagonistes de la RDA, la lame de fond qui a
submergé Berlin-Est fin 1989 / début 90, marquant la deuxième grande
vague de squats, n’était que la poursuite des occupations d’appartements
et de maisons en RDA. Car après la réunification des deux Etats
allemands et la chute du Mur, se sont ajoutés les candidats à
l’occupation venus de RFA et de Berlin-Ouest. L’effondrement progressif
de la RDA a mené à une situation de droit incertaine, provoquant une
sorte de vide juridique qui leur offrait les conditions pour désormais
occuper des bâtiments inoccupés de manière officielle et visible. C’est
ainsi que fin 1989 / début 90, les premières occupations publiques ont
vu le jour (…) En tout, plus de 130 maisons étaient occupées. Cependant,
après la décision du 24 juillet 1990 de la municipalité de Berlin-Est de
ne pas autoriser de nouveaux squats, leur nombre a fortement diminué.
Alors qu’un grand nombre d’occupants voulaient passer des contrats avec
la municipalité, rien n’a été conclu et celle-ci a rompu les
négociations à l’automne 1990. L’évacuation de deux maisons à
Lichtenberg le 12.11.1990 a provoqué d’importants affrontements avec les
occupants de la Mainzerstrasse. Le 14, 3.000 policiers étaient mobilisés
avec des hélicoptères, des véhicules blindés, des unités spéciales de
commandos cagoulés, des lances à eau, des bulldozers, des gaz
lacrymogènes, des grenades explosives, des armes à balles réelles (une
balle a touché par ricochet le pied d’une personne). Après des heures
d’affrontements violents avec les occupants et leurs soutiens, qui se
défendaient derrière des barricades avec des pierres, des cocktails
Molotov et autres projectiles, les 12 maisons furent évacuées et 412
personnes arrêtées.
A la suite de l’évacuation de la Mainzerstrasse, la tenue des tables
rondes s’est accélérée dans tous les quartiers de Berlin-Est, débouchant
après des négociations avec la plupart des squats (plus de 100) sur leur
légalisation. Par contre les maisons sans contrat de location ont été
évacuées. Celle dont l’occupation sans contrat a duré le plus longtemps,
la Marchstrasse / Steinufer, a été évacuée en 1996 après 7 années.
Papy et mamy font de la résistance
Dans les temps qui ont suivi la baisse du mouvement d’occupations, des
maisons et des lieux de stationnement ont continué à être occupés,
évacués, légalisés – cependant il ne s’agissait plus d’un mouvement ou
d’une vague. Selon la Berliner Linie, tous les lieux occupés (plus de
120) ont été évacués ces 25 dernières années, sauf quelques exceptions
(…). Moins de 10% des squats ont été légalisés.
Malgré tout, des occupations prometteuses ont eu lieu ces dernières
années: par exemple, en 2012, celle de 111 jours du centre de loisirs
pour personnes âgées à Berlin-Pankow par 340 seniors de 63 à 96 ans.
Finalement, après de nombreuses protestations et une très large
solidarité avec les occupants, l’administration de l’arrondissement a
décidé à l’unanimité de leur accorder un bail. A l’origine, Pankow, avec
une majorité SPD/Verts, avait renoncé à financer l’entretien du lieu
(environ 52.000 euros par an) et prévu sa fermeture.
La résistance des seniors a surpris les autorités. D’abord l’occupation,
ensuite un soutien toujours plus grand ont incité les politiques à faire
des concessions. Si au départ l’occupation des seniors s’opposait à la
fermeture de leur lieu de rencontres, avec le temps s’est développée une
conscience politique élargie pour les problèmes d’une société
capitaliste. Ils voulaient aussi s’exprimer contre la fermeture de
nombreux espaces sociaux, culturels, éducatifs et de loisirs pour jeunes
et moins jeunes. Dans une interview, une dame âgée déclare: «Nous ne
voulons pas vous laisser un pays où une leçon de musique pour les
enfants, une visite à la bibliothèque ou un cours de gymnastique pour
seniors deviennent des produits à monnayer, et les gens qui ne peuvent
pas ou plus se le payer sont laissés de côté pour une question d’argent.
(…) Nous ne voulons pas vous laisser un pays où des banques pourries et
des grands projets inutiles bénéficient de milliards, alors que les
besoins sociaux et culturels des gens sont ignorés».
Les occupations de réfugiés constituent d’autres exemples: d’une part
Oranienplatz (d’octobre 2012 à avril 2014), d’autre part Refugee Strike
House, une ancienne école sise dans Ohlauerstrasse (Kreuzberg), avec
plus de 200 réfugiés. Malgré une évacuation partielle en juillet 2014,
une cinquantaine de réfugiés occupent encore une partie de l’école et se
battent non seulement pour un espace de liberté autogéré mais aussi
contre des lois d’asile racistes et pour une vie digne. En juillet 2014,
alors que les Verts, qui géraient l’arrondissement, voulaient évacuer
complètement l’école et avaient fait bloquer l’accès au bâtiment et aux
rues adjacentes pendant 9 jours, avec un grand déploiement de forces
policières, une vague de solidarité de milliers de personnes a surgi
dans des manifestations. Ces deux derniers exemples révèlent la
diversité des squats et montrent que dans certaines conditions ils
réussissent politiquement à s’imposer.
Si on considère dans sa totalité l’histoire des maisons et aires de
stationnement occupées à Berlin, sur les 640 lieux occupés de 1970 à
2015 environ 220 ont été légalisés.

Vivre vite de l’autre côté du Mur
Pour celles et ceux qui voudraient en savoir plus sur les «dissidents»
de l’Allemagne de l’Est, nous vous conseillons ce petit livre, paru chez
Mutines Séditions en 2012* dont voici un extrait de la postface.
Les textes sont tous traduits d’un recueil allemand ayant pour cadre la
ville de Leipzig, Haare auf Krawal. Ces récits se déroulent avant la
chute du Mur de Berlin en 1989, dans un pays où la seule opposition
aurait été composée d’intellectuels/artistes ou assurée par l’Eglise
(protestante). Cette version de l’histoire voudrait nous faire croire
qu’il n’y avait pas de continuité entre l’Est et l’Ouest (notamment les
deux Allemagne), mais opposition entre «démocratie» et «dictature». Or
la différence n’est pas plus grande entre capitalisme de marché et
capitalisme d’Etat qu’entre les révoltés des deux blocs et l’Etat qui
les écrasait. Ensuite, il est toujours intéressant pour les dominants de
présenter une opposition officielle afin de constituer les ca-dres du
futur et d’asseoir la légitimité du nouveau régime.
La plupart des récits de Haare auf Krawall nous montrent au contraire
que les «dissident-e-s» ne se battaient pas tou-te-s pour les libertés
formelles ou le paradis de la consommation de l’Ouest, mais bien pour
une liberté qu’aucun Etat ne saurait satisfaire, et des désirs qu’aucune
économie ne viendra combler. Enfin, même dans un cadre qui pouvait
sembler absolu, ils nous montrent que l’oppression tient bien moins sur
la force militaire que sur la soumission de tous et toutes. Ces jeunes
qui squattaient, volaient, vivaient en petites communautés punks, se
battaient avec les flics lors de fêtes, affichaient des messages
subversifs dans les rues, et n’étaient finalement «asociaux» que parce
que le reste n’était que trop social, en phase avec une société de
contrôle et de délation.
* Vivre vite de l’autre côté du Mur, Punks et anarchistes en
ex-Allemagne de l’Est, Mutines Séditions, novembre 2012. 114 p,
librairie 6 euros, distro 4 euros. Mutines Séditions, c/o Bibliothèque
Libertad, 18, rue Burnouf, F-75019 Paris.

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