Geporges LAPIERRE et la communalité

http://www.forumcivique.org/fr/articles/mexique-la-communalit%C3%A9-comme-th%C3%A9orie-et-comme-pratique-1%C3%A8re-partie

Cet été nous avons profité des «migrations saisonnières» pour organiser
une petite rencontre studieuse sur des thèmes historiques et/ou
théoriques. Deux des intervenants venaient du Mexique et ont évoqué pour
nous cette réalité très particulière qu’est la communalité. Georges
Lapierre, qui vit au Mexique depuis de nombreuses années, nous a fait
parvenir le texte de son intervention.


L’Etat mexicain comme la grande majorité des Etats nationaux, sinon tous
les Etats nationaux (est-il possible de mettre de côté la Corée du Nord
ou Cuba? De nuancer la position de la Chine ou celle du Venezuela?),
subit de plein fouet la loi d’un marché dit global, d’un commerce à
l’échelle de la planète où les banques et les entreprises
transnationales tiennent le haut du pavé. Au plus haut niveau de l’Etat
tout est mis en œuvre pour faciliter l’investissement des capitaux
étrangers. Il ne faut pas voir l’investissement des capitaux uniquement
sous son aspect immédiat, la mise en exploitation des mines et autres
ressources dites naturelles mais sous l’aspect plus général
d’investissement de la vie sociale. Le capital comme idée qui se donne
les moyens de son effectivité (armée, police) organise la dépendance de
tous à son égard. A la différence d’Attila, le monde capitaliste met en
place une stratégie d’occupation des territoires et surtout des esprits.
Jusqu’à présent, l’Etat mexicain avec son parti unique, le PRI1, s’était
donné les allures d’un Etat providence faisant tampon entre les
exigences du capitalisme et les populations dont il craignait les
réactions. La bourgeoisie mexicaine avait été échaudée et durement
ébranlée par le soulèvement zapatiste au tout début du 20ème siècle
faisant suite au démantèlement des terres communales par Porfirio Diaz.
L’ouverture récente2 et entière du Mexique aux intérêts privés,
mexicains et internationaux3, représentés par les multinationales des
pays capitalistes avancés comme les Etats-Unis, le Canada et ceux de
l’Europe, rencontre encore des résistances très fortes au sein des
populations mexicaines. Que proposent ces noyaux de résistance?
S’érigent-ils comme des contre-pouvoirs face au pouvoir de l’argent?
Comment conçoivent-ils leur propre développement? Comment vivent-ils
aussi cette brutale ingérence du monde des affaires dans leur quotidien?

Dialogue interculturel

Au Mexique, la possibilité d’un dialogue interculturel existe encore
entre les réfractaires à la société marchande et le monde indien attaché
à une culture, une organisation sociale qui lui est propre et qui peut,
par certains aspects, se présenter comme une alternative au monde
capitaliste. Ce débat a pris corps autour de quelques concepts tels que
celui d’autonomie, de territoire, de communauté, de communalité…
Je m’attacherai dans les lignes qui vont suivre à préciser le contenu
d’un concept apparu il y a plus de vingt ans dans les hautes montagnes
de l’Oaxaca, concept lié à la résistance des peuples indiens de cette
région, mais qui, loin de rester fermé sur un passé et un état, s’ouvre
sur l’actualité et le futur. Ce concept est celui de communalité. Nous
l’avons retrouvé lors de l’insurrection de la ville d’Oaxaca en 2006
chez les populations des quartiers périphériques et sur les barricades;
encore maintenant les jeunes gens de VOCAL4 voient en ce concept une
idée à réaliser. Ce concept alimente les débats au sein du Congrès
national indigène, proche du mouvement zapatiste actuel et prônant
l’autonomie et la libre détermination des peuples indiens. La
communalité est une idée qui fait son chemin. Elle apparaît comme le
point de rencontre entre une réalité, la communauté indienne qu’elle
cherche à définir, et un projet de société à réaliser. Ce concept se
trouve au point de rencontre entre réalité et utopie.
La situation que connaît actuellement le Mexique n’est pas sans évoquer
celle qu’a connue l’Europe centrale avant la deuxième guerre mondiale,
du moins telle que la suggère Michael Löwy5: une brusque accélération de
l’activité industrielle et marchande, dont profite la bourgeoisie
d’affaires, s’accompagnant d’un processus d’acculturation et de
désagrégation des anciennes communautés paysannes et, plus précisément,
des communautés traditionnelles juives des villages.
Ces communautés représentaient au sein du monde paysan des noyaux de
résistance importants du fait de leur simple existence. Elles reposaient
sur un sentiment religieux d’appartenance à un peuple; ce sentiment
était ancré simultanément dans le quotidien et dans l’histoire, dans une
mémoire collective. Cette situation historique a favorisé l’émergence en
Europe centrale, au début du 20ème siècle, d’un courant de pensée,
inspiré par le romantisme allemand et le messianisme juif, porteur d’un
projet social de type libertaire. Nous retrouvons une situation
semblable au Mexique: une brutale accélération de l’activité capitaliste
s’accompagnant d’une décomposition de la vie sociale mais aussi d’une
revalorisation des liens sociaux traditionnels et d’un renforcement des
foyers de résistance représentés par les communautés et les peuples
indiens. Cette situation a donné naissance, elle aussi, à tout un
courant de pensée s’exprimant sur le mode affinitaire, et qui traverse
toute l’Amérique latine, avec, cependant, une différence notoire: s’il
est libertaire, il n’est pas d’inspiration millénariste.
Cette aspiration utopique à un changement radical ne repose pas
uniquement sur le sentiment tragique d’une dépossession, elle n’est pas
seulement l’expression d’une pensée nostalgique attachée à des valeurs
archaïques, elle se nourrit des forces vives de la résistance, c’est
dans cette résistance qu’elle trouve les fondements de son projet
historique. D’un côté, l’utopie, l’aspiration vague à un changement
profond de la société, l’idéal d’une communauté égalitaire, de l’autre,
la réalité des communautés reposant sur la coutume, les usages d’un
savoir-vivre, sur la tradition. Une relation que nous pourrions
qualifier de dialectique s’établit alors entre la réalité et l’utopie,
chacune des deux parties se renforçant réciproquement: les communautés
réelles trouvant dans l’utopie la force de sortir de l’isolement dans
lequel elles sont maintenues, l’utopie trouvant dans l’existence des
communautés l’assise dans la réalité lui permettant d’édifier le futur.

Communalité comme mode de vie

Avant d’apparaître comme un projet social, la communalité définit d’une
manière dynamique le mode de vie des communautés indiennes: «L’idée de
la communalité comme principe recteur de la vie indienne surgit et se
développe au milieu de la discussion, de l’agitation et de la
mobilisation, non comme une idéologie de combat mais comme une idéologie
de l’identité, montrant que la spécificité indienne est son être
communal avec des racines historiques et culturelles propres et
anciennes, à partir desquelles on cherche à orienter la vie des peuples
comme peuples», écrit Benjamin Maldonado6. Nous pourrions dire qu’il
s’agit là d’un concept anthropologique, mais pour une anthropologie «de
l’autre côté», «à l’envers», faite par le monde indien: une réflexion
menée par les peuples indigènes sur leur propre réalité. Les peuples ne
sont plus alors objets d’une recherche anthropologique ou ethnologique,
mais sujets d’une réflexion théorique sur eux-mêmes, sur ce qui les
constitue, sur leur «familier». Cette recherche, qui a commencé dans la
Sierra Norte dans les années 80, se poursuit encore aujourd’hui à
travers «les ateliers de dialogue culturel», dont la méthodologie a été
mise en place par Juan José Rendón, et elle vise à la conscience de soi.
Il ne s’agit pas d’une conscience de soi en tant qu’individu, comme nous
pourrions le penser, mais de la conscience de soi en tant que peuple, en
tant que société organisée selon un certain mode et dans un certain
esprit. Il s’agit donc bien d’un travail théorique dans le sens donné
par Hegel à ce terme. Comment définir et préciser ce mode d’organisation
et cet esprit qui l’inspire?
Des intellectuels tels que l’anthropologue Floriberto Díaz Gómez, Indien
Ayuujk de la communauté de Tlahuitoltepec (Sierra Norte, Oaxaca), ou
Jaime Martínez Luna, Zapotèque de la communauté de Guelatao (Sierra
Norte, Oaxaca), ont formalisé avec des partenaires indiens et métis tels
que le linguiste Juan José Rendón Monzón, cette réflexion théorique sur
la réalité du monde indigène et sur les valeurs fondamentales dont il
est porteur. La communalité est ce qui définit la forme de vie et la
raison d’être des peuples indiens, elle est composée selon Floriberto
Diaz de cinq éléments fondamentaux:
1. La terre comme mère et comme territoire;
2. le consensus en assemblée pour la prise de décisions;
3. le service gratuit comme exercice de l’autorité;
4. le travail collectif comme activité de récréation;
5. les rites et cérémonies comme expression du don communal.

La terre, mère et territoire

«Dans la variante tlahuitoltepec de l’ayuujk (la langue mixe)», nous dit
Laura Carlsen7, «la communauté est décrite comme quelque chose de
physique avec les mots najx (la terre) et kajp (le peuple). Najx, la
terre, rend possible l’existence de kajp, le peuple, mais le peuple,
kajp, donne un sens à la terre, najx.» La communauté est le lieu d’une
relation entre un peuple et la terre, l’espace d’un échange entre un
peuple et son environnement dit naturel. La terre est perçue comme une
entité vivante pourvoyant généreusement l’homme de nourriture et de
plantes médicinales et vis-à-vis de laquelle l’homme sera toujours en
dette. L’homme reste redevable à la déesse Terre de la nourriture qu’il
consomme: «La déesse Nacawé dit explicitement aux hommes que le maïs et
les patates douces lui appartiennent et qu’elle ne fait que les prêter
comme aliments.»8 De ce point de vue, l’offrande à la Terre-Mère au
cours des rites agricoles acquiert le sens d’un retour, d’un contre don.
Le territoire est conçu comme l’espace où s’enracine, s’insère et se
déploie une vie sociale élargie à son environnement, s’y inscrit la
continuité d’une pensée, d’un esprit qui remonte aux temps des origines:
«Le territoire est notre espace de vie, les étoiles que nous voyons la
nuit, la chaleur ou le froid, l’eau, le sable, les graviers, la forêt,
notre mode d’être, de travailler, notre musique, notre façon de parler,
ce qui est bien différent de la terre, c’est le lieu de vie d’un
peuple».
Nous retrouvons cette relation «ritualisée» à l’environnement, fondée
sur un rapport respectueux à la terre, aux animaux et aux plantes qui la
peuplent, à l’intérieur même de la communauté comme relation formalisée
entre les gens. La communauté est gouvernée par la norme ou droit
normatif, que l’on appelle aussi le droit coutumier. La communauté
indienne repose essentiellement sur le droit, dans le sens générique du
terme, sur une éthique où chaque membre est considéré comme sujet pour
entrer dans un rapport de sujet à sujet avec les autres membres de la
collectivité.

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